SERVICE DES EXAMENS DE LANGUE FRANÇAISE RÉSERVÉS AUX ÉTUDIANTS ÉTRANGERS
CENTRE DE PARIS - SESSION DU 17 MAI 2008
CERTIFICAT   PRATIQUE  DE  LANGUE FRANÇAIS E
Paris-Sorbonne C 1
ÉPREUVE DE LANGUE ET COMPRÉHENSION ÉCRITE
NOM : _________________________
PRÉNOM : ____________________________________
DATE ET LIEU DE NAISSANCE : __________________
NATIONALITÉ : _____________________________

_ Lisez attentivement cet extrait.

Note :………… /50

Durée : 2 heures

Quand mon père fut nommé à Lyon par sa banque, ce fut un nouveau dépaysement, pour ma mère éplorée un nouvel exil et supplice, et pour moi l’entrée au lycée du Parc, en classe préparatoire au concours d’entrée à Normal sup1 .
La préparation durait trois et même quatre ans. Les jeunes étaient confinés en hypokhâgne, les autres en khâgne2.
J’y fus littéralement perdu. Je ne connaissais personne, j’avais en face de moi des garçons déjà formés à tous les trucs et manières, qui célébraient des traditions collectives et cultivaient le culte des « anciens » reçus (très rares en cette ville de province). Pour moi une solitude très dure à vivre et rendue encore plus pénible par la conviction que je ne savais rien, mais rien du tout, que j’avais tout à attendre et sans aide de personne. (…)
Le premier professeur qui me stupéfia fut Jean Guitton. Il sortait de Normale, avait trente ans, une grosse tête (la « coupole de Rome ») sur un petit corps malingre. Il respirait la bonté, l’intelligence et la suavité, mais aussi une sorte de malice qui nous prenait toujours à contrepied. (…)
Il nous donna bientôt un sujet de dissertation à rédiger sur un thème que j’ai oublié. Je ne savais pas « faire une dissertation » et ne savais pas grand-chose en philosophie (nous avions eu à Marseille un professeur
sans talent). Je me lançai dans une composition lamartinienne : des lamentations lyriques sans raisonnement ni
rigueur. J’eus droit à un sévère 7 sur 20 et à de brefs commentaires ad hoc : « pas du tout au point ». Je fus
effondré par cette première sanction qui m’enfonçait dans ma nuit.
Sur ce, survint très vite le temps de la première composition écrite. Nous composions dans la grande salle d’études où travaillaient après leurs cours et entre eux tous les anciens, vieux routiers rompus à tous les tours.
Guitton nous avait donné pour sujet : « Le réel et le fictif » . Je m’acharnai vainement à tirer de ma tête quelques vagues notions, et me vis de nouveau perdu lorsqu’un ancien s’approcha de moi, quelques feuillets à la main. « Tiens, prends-ça, ça pourra t’aider. D’ailleurs, c’est le même sujet . » De fait, Guitton avait dû donner le même sujet l’année précédente et l’ancien m’offrait malicieusement le propre corrigé de Guitton. Je fus certes couvert de honte, mais mon désespoir fut plus fort. Je ne fis ni une ni deux, je m’emparai du corrigé du maître, en conservai l’essentiel (les parties, leurs thèmes et la conclusion) que j’accommodai de mon mieux à ma manière, c’est-à-dire à ce que j’avais déjà saisi de la manière de Guitton, écriture comprise. Quand Guitton rendit en public les copies, il me couvrit d’éloges sincères et stupéfaits :
comment avais-je pu faire en si peu de temps de tels progrès ! J’étais premier avec 17 sur 20.
Bon. Pour moi, j’avais tout simplement recopié le corrigé de Guitton, j’avais triché, resquillé et pillé son texte : suprême artifice et imposture pour me gagner sa faveur. J’étais confondu : il ne pouvait pas ne pas s’en être aperçu ! Ne me tendait-il pas un piège ? Car je croyais qu’il avait tout compris, et par générosité voulait me le cacher. Mais lorsque longtemps après, peut-être trente ans, il me reparla avec admiration de cette copie exceptionnelle et qu’en réponse je lui dis la vérité, il en fut encore plus stupéfait. Pas un instant il ne s’était douté
de mon imposture et n’y voulait pas croire ! (…)
Quel bénéfice en tirai-je pour mon propre compte ? Sans doute l’avantage d’être porté derechef à la tête de ma classe, de jouir enfin de la considération de mes petits camarades – avant tout des anciens – et d’être
accepté dans la classe . Mais à quel prix ! Au prix d’une véritable imposture qui n’a cessé, depuis, de me tarauder.


Louis ALTHUSSER (1918-1980), L’avenir dure longtemps, Éd. Stock/IMEC



1. Normal sup. : grande école.
2. Khâgne et hypokhâgne : noms des classes de Lettres supérieures et de Première supérieure après le Bac.

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